Histoire du quartier de Saint-Bruno – Première partie

Première partie de l'histoire du quartier de Saint-Bruno à Bordeaux.

Cet article, paru en 1913, est tiré de la Revue Philomathique de Bordeaux et du Sud-OuestLes diverses appréciations de l’auteur, J. Léonard Chalagnac, sont à replacer dans le contexte de l’époque.

Un des derniers venus dans l’enceinte du Bordeaux actuel, le quartier Saint-Bruno n’est pas de ceux dont notre cité puisse tirer quelque fierté et qu’on se plaise à montrer à l’étranger qui passe. A peine sorti du marécage natal, il reste encore plat et bas, humide et brumeux, fort sale à la moindre pluie. (En 1913, le quartier de Saint-Bruno ne ressemblait en rien à l’actuel quartier de Mériadeck ndlr).

L’origine, un quartier banal et funèbre

Ses limites sont à peu près celles de ces anciens marais de l’ouest que bordaient au sud et au nord les deux longues plates-formes suivies par la-rue du Tondu, d’une part, et la rue d’Arès, de l’autre ; et il a pour bornes à l’est le cours d’Albret, à l’ouest le grand boulevard extérieur dont la ligne brisée sépare Bordeaux des communes de Pessac et de Caudéran. Enfermé dans ce trapèze, le quartier Saint-Bruno déploie sans gaité le damier monotone de ses rues tantôt parallèles, tantôt projetées en éventail, et qui ne savent faire autre chose que se couper à angle droit. Seuls, les cours de Cicé et Champion rompent de leurs diagonales symétriques l’uniformité du dessin.

Ne demandez à ces voies, généralement étroites, bordées de maisons basses, dénuées presque toujours de style, ni pittoresque, ni imprévu, ni rien qui évoque la poésie des souvenirs. Elles sont affligées de la banalité insipide des faubourgs pauvres et neufs. Mal lavées de la fange originelle, elles en ont conservé presque toutes une tare matérielle et quelques-unes, dirait-on, une flétrissure morale.

A ces raisons d’être mornes, les voies du quartier Saint-Bruno ajoutent un motif de paraître funèbres. Au bout d’un grand nombre de ces rues la perspective est barrée par les murs du cimetière : leur horizon est fait des sombres cyprès et des hauts platanes de la Chartreuse. A tout instant les sillonnent les lents cortèges en deuil escortant les corbillards. Ajoutez aussi à ces éléments de tristesse le spectacle de ces échoppes de gagne-petit, ce pullulement de boutiques à relent mortuaire qui avoisinent la cité de la mort et offrent à la piété et aux regrets des vivants un choix étalé de pierres tombales, les croix funéraires, les couronnes d’immortelles ou de fleurs artificielles en perles polychromes.

En dehors de ces convois qui les parcourent sans les animer, peu ou point de mouvement dans ces rues interminables. Il est vrai, les abords de la Manufacture des Tabacs s’emplissent, aux heures d’entrée et de sortie, d’une cohue soudaine ; mais le flot pressé des ouvrières qui n’évoque que d’assez loin la séduisante et dramatique héroïne de Mérimée et de Bizet, ne fait que passer et disparaître dans ce maussade paysage.

Enfin il n’est pas jusqu’à l’église elle-même, qui, flanquée du Dépositoire où les morts font antichambre, avec ses marbres noirs et ses inscriptions, pauvrement entretenue, ne semble à l’unisson de ce triste quartier.

Ce présent morose permet cependant de pressentir un avenir plus brillant pour le quartier Saint-Bruno, s’il est vrai surtout, ainsi qu’il le semble, que les villes aient une naturelle tendance à se déployer vers l’occident. Du moins marque-t-il déjà un progrès presque surprenant sur un passé moins brillant encore, passé relativement récent, mais qui, tel qu’il est, ne laisse pas d’offrir à l’historien, voire au simple curieux, plus d’un titre à l’intérêt, celui entre autres de garder en ses grandes lignes l’empreinte, probablement ineffaçable, d’un des hommes les plus éminents qu’ait connus Bordeaux, je veux dire le cardinal François de Sourdis.

Un marécage protecteur

On peut prétendre sans beaucoup exagérer que le quartier Saint-Bruno doit sa naissance à François de Sourdis et date de lui. En effet, qu’on remonte aussi haut qu’on voudra dans les fastes de Bordeaux, on ne verra pas qu’a aucune époque avant les débuts du XVIIe siècle le marais de l’ouest, berceau redouté et désolé du couvent de la Chartreuse, ait joué un rôle notoire dans l’histoire de la cité. S’il préoccupe l’attention, c’est que trop souvent les miasmes qui s’en exhalent, entraînés par la pente des eaux, jetés par les vents régnants de l’ouest sur la ville toute voisine, y font éclore de terribles épidémies. Des marécages cernant les hauteurs où s’est assise la cité gallo-romaine des Bituriges Vivisques, nul n’est plus difficile d’accès, ni plus inquiétant. Formé d’une sorte de cuvette naturelle où s’étalent et se marient les eaux de la Devèze et du Peugue, il a pour patronne Isis l’Égyptienne qui tient le sistre. La Devèze, le Peugue : celui-ci, le Péoch celtique peut-être, c’est-à-dire le Tranquille, ou bien l’océan Pelagus, à moins que plus modestement il ne tire son nom des peaux qu’on travaillait dans les mégisseries multipliées sur ses bords, arrive des environs de Pessac, mais d’humeur campagnarde, se refuse à pénétrer dans l’enceinte du Castrum et en longe la façade méridionale, tandis que la Devèze, accrue par la source de Divone qu’illustrèrent les vers d’Ausone, partageant l’enceinte presque au milieu, va épanouir son embouchure dans l’estey des Anguilles, après s’être appelée extra muros la rivière de la Mothe, du nom de la petite hauteur qui avoisine l’archevêché et au pied de laquelle elle coule. Chemin faisant elle perd la majeure partie de ses eaux dans la traversée de la ville et sans doute aussi dans ce marais de l’ouest où, se confondant avec celles du Peugue, elles ne servent qu’à alimenter le redouté marécage.

Les Gallo-Romains de Burdigala osèrent-ils, au moment de l’expansion rapide de leur cité, à partir du second siècle, s’attaquer au marais d’Isis l’Égyptienne ? Il semble bien qu’ils se soient avancés à l’ouest jusqu’aux environs de la rue actuelle du Château-d’Eau, tandis qu’ils franchissaient le Peugue dans la direction du sud. Mais après l’invasion des Barbares, la cité meurtrie, épuisée, se replie sur elle-même derrière ses murs et ne demande au marais que d’ajouter son infranchissable barrière à l’enceinte de ses murailles, pour se mieux défendre. Ce rôle protecteur, le marécage continue à le tenir sous les dominations wisigothe et anglaise : il effraie et il rassure à la fois. Aussi faut-il arriver au milieu du XVe siècle pour voir Bordeaux risquer un pied hors de ses murs, à la lisière même du marais où Charles VII dresse la forteresse du Hâ. Mais la ville n’en demeure pas moins séparée du. marais par les remparts de l’ouest percés des trois portes Saint-Symphorien, du Far et de Sainte-Eulalie, flanqués de la forteresse et des tours de Sainte-Eulalie et de Saint-Paul.

Le marais conserve donc son aspect formidable. Nul ne s’y ose aventurer soit à pied, soit à cheval ; du reste vous n’y trouveriez ni route, ni sentier même : un chemin seulement le longe au nord, le chemin du Pont-Long par où les pêcheurs de la côte apportent la marée et près duquel s’élève la croix du Sablonat qui marque la limite de la Sauveté de Saint-Seurin, au tènement de Pipas ; et, comme nul ne vient inquiéter leur paix, les tristes hérons règnent sur le marécage qui devient la Héronnière de Pipas. On les aperçoit, le jour, des murs d’enceinte, gardiens mélancoliques du marais, qui guettent, perchés sur un pied parmi les eaux vertes et fétides, le passage de quelque proie. La nuit, la lune se reflète par place dans les flaques limoneuses, parmi les herbages vaseux de cette solitude muette sûr qui semblent veiller les grosses tours du Hâ.

Le sceptre de la peste

Mais ni les tours du Hâ ni les murs de l’enceinte ne suffisent à rassurer les habitants de Bordeaux, à les mettre à l’abri du terrible marais d’où surgit brusquement le spectre de la peste : alors les églises se remplissent de fidèles éplorés, les hôpitaux regorgent de malades que les « mires » sont impuissants à guérir et les morts s’entassent aux étroits cimetières des paroisses.

Vainement les Jurats inquiets se préoccupent-ils de barrer la route au fléau. Que peuvent-ils contre le marais ? Et la peste renouvelle ses ravages au XVIe et jusqu’au commencement du XVIIe siècle, où elle semble multiplier et précipiter ses assauts : elle sévit en 1585, en 1599, en 1604, en 1605, au point que le gouverneur envoyé par Henri IV, le maréchal d’Ornano, fait appel à l’ingénieur flamand Conrad Gaussen pour entreprendre le dessèchement du palus de Bordeaux. Certes Ornano était laborieux, dévoué, confit en dévotion et il eût fait sans doute un vertueux archevêque ; mais pour vaincre le marais il fallait une audace entêtée, une volonté passionnée qui n’était point son fait. Il laissa donc l’honneur principal de cette victoire à François de Sourdis dont la simarre de cardinal couvrait un coeur de vaillant capitaine et une âme de conquérant.

François d’Escoubleau de Sourdis

Parmi les figures énergiques et pittoresques qui traversèrent le XVIe et le début du XVIIe siècle, il en est peu qui offrent un relief plus singulier.

Cardinal de Sourdis

On sait que François d’Escoubleau de Sourdis, cardinal-prêtre du titre de Sainte-Praxède, archevêque de Bordeaux et primat d’Aquitaine, naquit en 1676 d’une famille originaire du Bas-Poitou, obscure encore au XVe siècle, mais qui, au XVIe, jeta un vif et soudain éclat. Son aïeul fut le compagnon fidèle de François Ier, dans la défaite, à Pavie, et, à Madrid, dans la captivité, puis, en récompense de ses services, devint gouverneur de François II. Son père, seigneur du Plessis, marquis d’Alluys, premier écuyer du roi, continuant l’illustration de la race, se couvrit de gloire à Arques, à Ivry, à Coutras, près du panache blanc du Béarnais, ce qui ne l’empêchait pas, entre temps, d’avoir sept enfants.

L’aîné, François, dès le berceau voué à la Vierge par sa mère, devait être le grand cardinal de Sourdis. Élevé à Chartres, où son père était lieutenant-général du roi, puis à Paris, où, sous le titre de comte de la Chapelle, il suivit les cours de l’Université, il semblait d’abord désigné à la carrière des armes. Désireux d’accroître sa fortune, ses parents le fiancèrent à la fille du chancelier de Chiverny et, en attendant qu’il fût en âge de l’épouser, l’envoyèrent mûrir sa jeunesse en Italie où, fêté par l’aristocratie romaine, admis dans son intimité par Clément VIII, intéressé vivement par les enseignements de l’historien Baronius, il se plut si fort à ces joies sérieuses qu’il en oublia ses fiançailles et songea à entrer dans les ordres. A la surprise générale, il revient donc à Chartres et troquant le pourpoint de soie du gentilhomme pour le sombre vêtement des clercs, il apprend la théologie. Le voici diacre, bientôt prieur d’Aubrac. Bien qu’il ait à peine vingt-cinq ans, le roi obtient pour lui un chapeau de cardinal, et peu après, à cette dignité s’ajoute le titre d’archevêque de Bordeaux, en 1599.

Il arriva à Bordeaux quelques mois après le maréchal d’Ornano. Ce jeune homme de vingt-cinq ans apportait sur son siège archiépiscopal, avec la fougue de la jeunesse, l’énergie, la passion et l’orgueil qui caractériseront plus tard un Condé et un Bonaparte. Incapable comme eux d’obéir et de demeurer au second plan, il ne sait que commander : violent, ambitieux, énergique jusqu’à la brutalité, c’est un terrible fauteur d’intrigues et de discordes. Heureusement il va consacrer sa volonté, ses forces, ses talents au service de l’Eglise et de la monarchie, ainsi qu’à la prospérité de sa patrie d’adoption. Et il en est résulté que Bordeaux n’a pas compté d’épiscopat plus glorieux, non pas même celui de Pey-Berland, et que François de Sourdis restera l’un des plus grands bienfaiteurs, ou pour mieux dire, un des créateurs, à côté de Tourny et autant que lui, du Bordeaux moderne.

Mais quelles luttes ! Que de difficultés ! C’est d’abord son clergé, dont il faut qu’il brise l’orgueil et les privilèges jusqu’à le réduire à n’être plus entre ses mains qu’un instrument docile. Dès le lendemain de son arrivée, pour montrer à tous qu’il entendait demeurer le seul chef dans son diocèse, il avait fait élever de trois marches et isoler le siège de l’archevêque. Vainement les chanoines de Saint-André refusent de se lever pour lui donner le baiser de paix, ils sont durement pliés à la soumission. Ce sont, aussi et surtout, les ordres religieux qui s’étaient peu à peu affranchis des prescriptions de la règle et que le cardinal y ramène sans douceur : il fallut engager de vraies batailles pour réformer les couvents, et telle en fut la violence que le cardinal souffleta de sa main la mère des religieuses Annonciades, fit prendre d’assaut les Cordeliers de la petite Observance et imposa aux Dominicains une garnison de soldats du Château-Trompette.

Devenu, après la mort d’Ornano, le véritable roi de Bordeaux, Sourdis n’y ménage personne, ni le Parlement qu’il excommunie, à qui il s’en va, botté, éperonné, casque en tête, enlever de force ses prisonniers, ni le gouverneur, ni la femme du gouverneur, Mme de Roquelaure, qu’il fait chasser de l’église où elle s’est présentée, malgré le mandement de l’archevêque, « espoitrinée et débraillée ».

L’âge amortit, sans l’éteindre entièrement, cette ardeur combative et Sourdis, par sa générosité, par les grands services qu’il y rendit fut si populaire à Bordeaux que sa mort fut un deuil public.

Le dessèchement des marais

Entre ces bienfaits, l’un des plus précieux, des plus durables, celui qui plus que les autres recommande le nom de Sourdis, c’est le dessèchement des marais de l’ouest.

Les difficultés mêmes de cette entreprise étaient pour tenter le génie audacieux du jeune archevêque. D’ailleurs le marais semblait le provoquer. Ne possédait-il pas à l’ouest de son palais, presque sous ses yeux, au-delà du rempart, une partie considérable des terrains où croupissaient les eaux limoneuses et fétides de la Devèze ! Et la lutte s’engagea, en 1611, entre le cardinal et le marais, pour ne s’achever qu’en 1620 par la défaite du second. Pendant neuf ans elle se poursuivit sans que le cardinal se lassât, sans qu’il fût découragé par le scepticisme des uns et les railleries des autres. La reine Marie de Médicis, de séjour à Bordeaux, lui représentait, elle aussi, les difficultés de son entreprise et lui exprimait les doutes qu’elle avait qu’il pût y réussir : « J’y dépenserai cent mille livres, répliqua le prélat ; et si le succès ne répond pas à mes espérances, j’aurai la consolation d’avoir recherché la gloire de Dieu et l’utilité publique. »

L’entreprise fut conduite avec deux méthodes simultanées. D’une part, Sourdis fondait en plein marais le couvent de la Chartreuse, avec la collaboration de Blaise de Gasq ; de l’autre, par des drainages il desséchait le sol marécageux, et cette part de son oeuvre lui appartient en propre.

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