Histoire du quartier Saint Bruno – quatrième partie

Histoire du quartier Saint Bruno - quatrième partie. Les jardins de la Chartreuse de Bordeaux.

Les jardins de la Chartreuse de Bordeaux

Le cardinal de Sourdis, pour relier l’église des Chartreux à son palais, s’attacha à épuiser les palus depuis son palais jusqu’à la nouvelle Chartreuse. Ces lieux inaccessibles, « pleins de fossés et abismes d’eaux, dit le chroniqueur Darnal, où on ne pouvait aller ny à pieds ny à cheval, exhalant tous les matins et les soirs des vapeurs épaisses », furent desséchés et assainis.

Marais et canaux autour de St Bruno

Le cardinal y creusa des canaux, y traça de belles allées qui traversaient des prairies et des aubarèdes ; enfin l’eau des marais, drainée par les canaux, vint s’écouler dans le Peugue et la Devèze transformés en collecteurs principaux. Ainsi, ces deux cours d’eaux, cause initiale du mal, en furent le remède, si on peut dire, et les lieux les plus insalubres de France, peut-être, devinrent, selon Darnal, « les plus récréatifs», au point que beaucoup de gens les jugeaient « plus beaux que les Tuileries de Paris ».

Le sol, exhaussé de trois pieds, était d’une extrême fertilité ; il se couvrit vite de beaux ombrages. Sur l’eau des canaux nageaient des cygnes. Et ce tènement de Pipas, la triste héronnière pleine des miasmes de la peste, augmentée en 1613 de l’aubarède de Bellebat, du clos de la dame présidente d’Alesme, devint pour les Bordelais une promenade charmante et pour leur ville une admirable parure.

Il ne faut donc pas être surpris que l’œuvre de Sourdis ait suscité un enthousiasme général et que l’art et la littérature l’aient célébrée à l’envi. Un plan de la Chartreuse, avec son église et ses promenades, est publié sous le nom de l’Ausonie, et en 1626 Massip en donne une description lyrique et mythologique : il l’appelle un lieu de délices, une Tempé virginale créée par « quelque particulière providence et plus qu’humaine », protégée par une autre divinité qui n’est point la « chaste Minerve », car « elle porte en ses bras un enfant délicat et potelé qui fait penser à Anteros… le fils aîné de la belle Uranie ».

On a quelque peine à reconnaître, sous ces déguisements, le cardinal de Sourdis et la Vierge qui veille sur la Chartreuse.

La poésie ne reste pas en arrière. Un rival d’Ausone chante en latin le marais fétide métamorphosé, « l’onde qui murmure auprès des saules verts… la face riante et joyeuse du Temple ».

Un autre poète latin proclame que la nouvelle Chartreuse est « plus belle que les champs de Pæstum, plus riche que les vignobles de Méthymne ».

Et les odes succèdent aux odes. Piquée d’émulation, la poésie française se met de la partie : des stances de Dorât célèbrent le cardinal et la Chartreuse : « Labeur digne d’Hercule, ouvrage merveilleux, surpassant de beaucoup les travaux memphitiques ».

La fondation de la Chartreuse n’inspira pas moins de seize pièces, latines et françaises.

Pour être excessif, cet enthousiasme n’en était pas moins sincère. Bordeaux était enfin délivré du cauchemar de la peste ; il s’embellissait d’une promenade comme il n’en existait guère encore ; enfin il allait pouvoir franchir cet inaccessible marais et s’étendre librement à l’ouest. Il faut, si l’on veut comprendre ce que durent éprouver les contemporains, nous faire en imagination un de ces bourgeois, un de ces chanoines ou de ces professeurs au collège de Guienne, nous promener comme eux, dans la vieille cité pressée entre ses hautes murailles flanquées de tours, par ces rues sans air et sans lumière, qui étaient des « trous punais », des cloaques fangeux et de véritables égouts, entre ces maisons à trois étages où, chacun débordant sur l’étage inférieur, les derniers se touchaient, ou peu s’en faut, bâties, le plus souvent, en bois et en torchis, suintant l’humidité et verdies de moisissures.

Quelle surprise et quelle joie, pour les locataires habitués à ces logis maussades et sombres, de découvrir, le rempart de l’ouest franchi, du soleil, de la verdure, des eaux claires et courantes bordées d’arbres bien alignés, des allées ombreuses parmi des prairies et des bosquets, des pavillons élégants et dans ces lieux agréables des cygnes, oiseaux presque inconnus en dehors de la poésie, mirant leur plumage neigeux dans le cristal des eaux !

L’abandon du jardin

Songeons que la Chartreuse fut, en effet, le premier, sinon le plus beau, des Parcs Bordelais et que le plaisir de nos ancêtres se multipliait de la nouveauté et de la surprise d’un tel présent.

L’œuvre de François, maintenue par son frère Henri de Sourdis qui lui succéda (1629-1645), fut gravement compromise et faillit disparaître parmi les troubles de la Fronde. On sait combien les émeutes de l’Ormée causèrent de ruines à Bordeaux.

Les jardins de la Chartreuse, pris et repris par les partis ennemis, transformés en bivouacs, incendiés et dévastés, ne présentaient plus que des ruines : les arbres avaient été sciés au pied, les canaux comblés, les grilles arrachées, le pavillon d’entrée détruit, le logement du jardinier démoli et incendié, les allées coupées par de grandes tranchées, le pavillon du Pont-Long abattu ; la maison de Bellebat n’avait plus ni toit ni charpente, ni plancher ni ferrures ; bref tout semblait à refaire, ainsi que le constatait, sur l’ordre de l’archevêque Henri de Béthune, le commissaire Salomon Dussault, magistrat présidial en la sénéchaussée de Guyenne.

Les eaux ne s’écoulent plus, le marais se reforme. Les Chartreux menacés assignent le cardinal de Béthune, se plaignant qu’il a tellement négligé le récurage des canaux que le marais est presque revenu à son premier état : « La corruption de l’air en a été si forte que la plupart des suppliants en ont été malades. »

Le Parlement, par un arrêt du 7 août 1651, condamna l’archevêque, les jurats et les Chartreux, pour mettre sans doute tout le monde d’accord, à contribuer à frais communs au nettoiement des canaux. De son côté, l’intendant Pellot leur ordonnait, en juin 1668, de « faire récurer les fossés du marais, dans le délai d’un mois ». La situation semblait désespérée, car l’argent manquait.

Henri de Béthune était assez découragé. Cependant, aidé du gouverneur, le maréchal d’Albret, il fait si bien qu’un arrêt du Conseil d’État condamne la ville à lui payer 19 000 livres pour réparer le palais et les jardins et allées abîmés pendant les troubles » (19 janvier 1669), et quatre ans plus tard, en échange de cette somme, que la Jurade insolvable ne peut payer, il obtient qu’elle fasse démolir à ses frais l’ancien mur de ville, qu’elle perce une porte pour pénétrer dans les allées, qu’elle s’oblige enfin à assurer l’écoulement des eaux du marais en les conduisant par des canaux, en deçà des dits marais, dans les aqueducs du Peugue et de la Devèze. Le cardinal s’engageait à ces conditions à entretenir les marais eux-mêmes en bon état. A la suite de cette heureuse transaction, le marais fut, en partie tout au moins, assaini pour un temps et les murs d’enceinte furent démolis derrière l’archevêché jusqu’à la grande tour du château du Hâ.

Malheureusement les Jurats négligèrent souvent dans la suite la tâche qui leur appartenait. Aussi dès 1674 fallait-il que Mgr de Bourlemont, le successeur d’Henri de Béthune, les requit de nettoyer le Peugue et de faire écouler les eaux des marais. En 1682 il était obligé d’insister encore. Grâce à sa ténacité, le marais ruiné, désorganisé en 1650 par les guerres civiles, était réparé et l’œuvre de François de Sourdis se trouvait rétablie à la fin du XVIIe siècle.

Vue cavalière de la Chartreuse (dessin de Lasne, vers 1621)

Une porte de ville, qui s’appela Porte d’Albret, s’ouvrait sur les jardins de la Chartreuse, par les soins de l’ingénieur Duplessy et une large allée, Vallée des Marais, actuellement le cours d’Albret, traversant un terrain encore inhabité, s’allongeait sur la bordure du Marais. Ce sera notons-le, la base fixe d’où partiront au XVIIIe et au XIXe siècle, les rues qui traverseront et peupleront le quartier de la Chartreuse.

Arrêtons-nous un instant et suspendons le cours de notre récit pour jeter un coup d’œil sur ce quartier, tel que les cardinaux l’ont fait d’abord, puis refait après la Fronde. Nous sommes en 1669. Par le coche d’eau, arrivant de Blaye, Claude Perrault, le célèbre architecte, débarquait à Bordeaux, avec MM. du Laurent, de Gomont, Abraham, ses amis et compagnons de route, et son frère Jean Perrault, déjà très malade, et qui devait mourir peu après dans cette ville. Dans d’intéressantes notes, Claude Perrault raconte succinctement son voyage et son séjour à Bordeaux. Il s’est rendu, dit-il, aux Chartreux, avec MM. du Laurent et Abraham et c’est là qu’ils reçurent la visite du gouverneur duc de Roquelaure. Ils y avaient dîné et avaient été « magnifiquement traités ».

Ils avaient aussi visité l’église et le couvent. « Les cloîtres sont fort beaux, note Perrault, bâtis de belle pierre de taille à pilastres et à arcades du côté du préau. L’église est aussi bâtie de même et voûtée de pierre. Il y a aux, deux côtés de l’autel deux statues de marbre qui représentent l’Annonciation, faites à Rome par le père du cavalier Bernin, dont on fait beaucoup de cas, mais qui ne sont pas grand’chose. Il y a un buste du cardinal de Sourdis, fait par le même sculpteur, qui est quelque chose de bien plus beau. Il est au-dessus de la porte par laquelle on entre du grand cloître dans le petit. Dans la nef, il y a un tableau de saint Bruno qui est parfaitement beau, fait par un nommé du Puits. La voûte du réfectoire des frères lais, qui est de pierre, fait un écho d’un des coins à l’autre, qui fait que l’on entend fort distinctement ce que l’on dit, quoiqu’on parle si bas que ceux qui sont au milieu n’entendent pas. »

Le parc, qui se ressent encore, comme nous venons de le dire, des dégâts commis pendant les troubles de l’Ormée, n’inspire pas à Perrault une admiration sans mélange : « Le parc, écrit-il, est fort grand, enfermé de murailles (l’actuel cimetière de la Chartreuse, ndlr). Il consiste en vignes et en prairies ; il est coupé de quantité de canaux pleins d’eau, mais le tout est fort champêtre et marécageux.

Les allées ne sont plantées que de saules et de peu d’ormes étrognonnés. Elles sont étroites, mal dressées, pleines d’ornières, de pierres et de chardons, et les canaux ne sont point revêtus de pierres, mais bordés de roseaux et couverts par-dessus, d’écume verte. »

Cette description, que nous avons donnée presque en entier, est d’autant plus précieuse qu’elle est d’un homme de l’art. Elle confirme ce que nous savions déjà ; mais elle a besoin elle-même d’être complétée par quelques indications précises.

Le petit cloître que mentionne Perrault était un carré de 33 mètres, le grand avait 1oo mètres de côté : il était entouré d’arcades cintrées de 4 mètres de large, sur lesquelles s’ouvraient vingt-quatre cellules et vingt-quatre jardins isolés.

Le tout était enveloppé par une grande muraille. Les cloîtres ont disparu ainsi que les murs. Il n’en subsiste que la jolie porte d’entrée qui se trouve à l’ouest de l’église Saint-Bruno, sur le côté sud de la place.

De la chapelle des Chartreux, dont Perrault parle si sommairement, nous n’entreprendrons pas maintenant une description complète qui nous entraînerait à donner à cette étude des proportions démesurées, qui d’autre part risquerait de paraître oiseuse, tout le monde à Bordeaux ayant eu l’occasion, ne fût-ce que pour assister à un service funèbre, de visiter et d’examiner cette curieuse église Saint-Bruno, l’un des monuments les plus caractéristiques, à Bordeaux du moins, de ce qu’on est convenu d’appeler le style jésuite. Elle relève uniquement, en effet, de ce type d’architecture dont le Gésu à Rome fut et demeure le modèle.

Tout le monde connaît cette façade ambitieuse qui superpose à une ordonnance corinthienne un attique dominé lui-même par un couronnement de 3m5o de haut, ornée d’un pignon triangulaire, de niches avec des statues, de plaques de marbre noir ornées d’inscriptions latines ; mais tout le monde ne sait pas que la statue colossale de la Vierge qui tient l’Enfant Jésus et qui occupe la niche centrale fut mutilée à la Révolution et que les têtes de la mère et de l’enfant out été refaites en terre cuite en 1805. Malheureusement, la tête de l’Enfant-Jésus, refaite, ne tiendra pas dans le temps, comme on le voit de nos jours.

Le trésor des Chartreux et la Révolution

On a beaucoup et longtemps parlé des souterrains et des trésors mystérieux de la Chartreuse. D’étranges légendes ont pris naissance dont on peut entendre encore les derniers échos : nous en parlerons sobrement.

Il est de tradition que le peuple croie que des trésors immenses sont cachés dans les vieux manoirs et les antiques monastères : la Chartreuse ne pouvait donc manquer d’avoir sa légende, et à diverses reprises, depuis la Révolution, on y fit des fouilles afin de retrouver son légendaire trésor. De fait, les Chartreux possédèrent de grandes richesses ; divers immeubles en ville et, au dehors, d’immenses propriétés qui leur avaient été léguées, si bien qu’à la fin du XVIIIe siècle ils étaient devenus les propriétaires fonciers les plus importants peut-être de la sénéchaussée. Mais il semble bien qu’ils employaient leurs gros revenus soit en aumônes, soit à accroître leurs immeubles ou à les entretenir.

Le décret du 17 février 1790, qui abolit les vœux monastiques, vint interrompre cette prospérité des Chartreux. La plupart prennent le chemin de l’exil. L’un d’eux, Bernard Lousteau, condamné comme réfractaire par Lacombe, monte sur l’échafaud révolutionnaire le 26 janvier 1794.

L’enclos et ses dépendances, soit 3oo journaux de terrain, avaient été déclarés, en 1791, propriété nationale et transformés en cimetière général. C’est alors que la légende du trésor, prend naissance : on cherche, on fouille ici et là. Mais les fouilles sérieuses datent de 1837. Les administrateurs municipaux à leur corps défendant, donnèrent les autorisations nécessaires et une société fut constituée en sous-seing privé pour entreprendre méthodiquement l’exploration des murs et du sous-sol. On fouilla d’abord la sacristie ; on opérait de nuit, pour éviter l’affluence du public; puis on s’attaqua à l’église et à ses deux caveaux. L’un, dont l’ouverture, à l’entrée du sanctuaire, est couverte de deux dalles de pierre, a servi de sépulture au cardinal de Sourdis.et aux membres de sa famille ; les cercueils furent brisés à la Révolution et les ossements confondus (probablement ne reste-t-il du corps du Cardinal de Sourdis que son cœur qui avait été inhumé séparément sous la dalle de marbre noir à l’entrée du chœur de la Cathédrale Saint-André, ndlr).

L’autre, beaucoup plus petit[1], était réservé aux Chartreux : il ne fut visité qu’en 1850 ; les Chartreux y furent trouvés, rangés en chœur, pareils à des fantômes blancs ; mais cette vision macabre s’évanouit soudain; au contact de l’air, les corps s’affaissèrent tout d’un coup, réduits en poussière. Les entrepreneurs de fouilles, n’ayant rien trouvé que cette inscription tracée sur la paroi du premier cachot par la fumée d’une torche : « Vive les sans-culottes », on bouleversa le jardin de la cure, on creusa des trous dans l’enceinte du cimetière et sur la place de l’église où l’on découvrit des puits carrés. Allait-on mettre la main sur le trésor ? Hélas ! ce n’était là sans doute que les in-pace du monastère. Enfin, sur les indications d’un maçon, on fouilla derrière le maître-autel et cette fois on trouva… le roc sous beaucoup de terré. Sans perdre courage, les chercheurs de trésors firent venir de Paris une somnambule extra-lucide. On en amena même une seconde et il y en eut jusqu’à trois opérant à la fois dans les dépendances du couvent. Naturellement on ne trouva aucun trésor ; mais on avait peut-être dépensé 20 ou 30000 francs à ce jeu puéril. Et pourquoi ? Parce qu’on a toujours le goût et le besoin du merveilleux, parce que la crédulité des hommes est sans limite, enfin parce qu’un bonhomme lunatique prétendait avoir rencontré, un soir de brouillard, près de la route de Blanquefort, des spectres de Chartreux qui lui avaient commandé d’aller à Saint-Bruno déterrer le trésor qu’ils y avaient caché et qui se trouvait dans le jardin du curé.

Nous finirons sur ces souvenirs héroï-comiques l’histoire du couvent des Chartreux ; nous n’aurons à y revenir que pour montrer comment la chapelle devint l’église Saint-Bruno et leur parc le grand cimetière du XIXe siècle.

La première phase de l’histoire du quartier Saint-Bruno est achevée. Nous avons vu surgir de l’ancien marais de l’ouest un monastère opulent qu’entourent de vastes enclos fertiles, relié à l’archevêché par de belles promenades. C’est l’œuvre particulière et admirable des archevêques, de François de Sourdis et de ses successeurs au XVIIe siècle.

A suivre…

[1] Le tombeau dont il est ici fait mention est celui dont la dalle est visible au milieu de l’allée centrale de l’église. Il n’est pas possible que ce tombeau, fort petit, ait été celui des Chartreux. D’une part, en effet, la règle des Chartreux veut qu’ils soient enterrés dans le petit cloître ; d’autre part, on aurait jamais préparé une tombe si petite pour le grand nombre de moines qui vivaient à la Chartreuse de Bordeaux. Il paraît plus probable de penser que cette tombe ait pu être réservée à la famille de Blaise de Gascq dont la fortune avait servi aux débuts de la construction (ndlr).

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